INTERVIEW avec Kangding Ray

  • par C.EM
  • mars 3, 2014

Paris, le 5 février 2014 (par Skype),
A l’occasion de la sortie de son nouvel album « Solens Arc », vous pourrez découvrir une interview de David Letellier a.k.a. Kangding Ray.

Avec « Amber Decay », le premier extrait de votre nouvel album « Solens Arc », vous citez Noam Chomsky : « It only makes sense to seek out and identify structures of authority, hierarchy and domination in every aspect of life, and to challenge them ; unless a justification for them can be given, they are illegitimate, and should be dismantled, to increase the scope of human freedom. »
(« Chomsky on Anarchism » (AK presse), PARTIE 7 : « Anarchism, Marxism, and hope for the future » (1995))

: Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser au travail de Noam Chomsky ?

KR : Je ne me suis pas inspiré de Noam Chomsky pour faire le morceau, cette référence est simplement venue ensuite pour illustrer le sens de la vidéo. La vidéo traite du thème de l’esthétique, de l’ordre : en montrant comment les systèmes d’oppressions peuvent produire de la beauté par la sérialité. Il y a deux niveaux de lecture : le niveau esthétique qui est l’abstraction géométrique de corps en mouvements parfaitement synchronisés, et le niveau caché qui est en fait l’oppression politique que cela sous-tend. Les images sont tirées de Arirang : un gigantesque spectacle de danse et de gymnastique synchronisée, qui a lieu tous les ans en Corée du Nord. Mais la vidéo n’est pas censée être une critique spécifique du système politique Nord-Coréen, elle a un sens plus large, que l’on peut appliquer à tous les systèmes de contrôle des masses, qu’ils soient politiques ou médiatiques.

: J’ai l’impression que les Etats-Unis sont une source d’inspiration (c’est présent dans votre travail), je pense par exemple à « Pruitt Igoe » ?

KR : Il se trouve que « Pruitt Igoe » était situé aux Etats-Unis, mais les idées du modernisme architectural dont il a marqué la fin ont été expérimentées partout dans le monde.
Le fait que ce projet ait été réalisé aux Etats-Unis a peut-être été une sorte de catalyseur pour créer une fin plus spectaculaire, et surtout beaucoup plus violente. Mais là encore, on peut y trouver un discours plus global, un parallèle entre la beauté théorique des idéaux modernistes et le caractère fasciste et totalitaire de ce que ce mouvement a parfois porté.

« Pruitt Igoe » était un très grand ensemble de logements sociaux, une ville nouvelle créée à Saint-Louis dans le Missouri, et conçue comme une ville idéale, construite sur les préceptes Corbuséens du modernisme, comme beaucoup de grands projets d’après guerre. Le projet a été conçu par l’architecte Yamasaki, qui construira plus tard le World-Trade Center, dont on connait la fin spectaculaire. L’idée de base était très positive et optimiste, avec beaucoup d’espaces communs et de verdure, et une grande mixité sociale et raciale.

Très rapidement après l’inauguration, l’ensemble est devenu un enfer, la délinquance a grimpé en flèche, les espaces communs sont devenus infréquentables et dangereux, et au bout de seulement quelques années, tous les locataires blancs s’étaient enfuis. La cité a finalement été détruite au début des années 70, alors que la plupart des bâtiments étaient déjà désertés depuis des années. On peut voir les images hallucinantes de ces rangées de barres de logements vides dans le film “Koyaanisqatsi” de Godfrey Reggio.
Le déclin rapide et violent de ce projet a été considéré ensuite comme la fin de l’époque moderne en architecture et le signal du début de l’ère post-moderne.

: Que chacun trouve sa place dans l’égalité des droits et des responsabilités, c’est une utopie, non ?

KR : Je ne suis pas certain que ce soit exactement ce que Chomsky veut exprimer, je ne suis pas un spécialiste de Chomsky, et je n’embrasse pas l’ensemble de son œuvre, mais c’est quelqu’un qui m’intéresse notamment pour ses propos sur l’anarchisme, la soumission volontaire et la création artificielle d’une autorité par la mise en place d’un “star-system” contrôlé, etc…
Pour revenir à votre question, toute utopie est bonne à prendre à mon avis, le fait qu’une idée soit trop belle pour être réalisable la rend d’autant plus forte. Les idées qui valent le coup d’être poursuivies sont la plupart du temps les idées qui ne sont pas encore réalisées, et surtout celles considérées comme irréalisables.

: Est-ce que vous, vous avez trouvé votre place ou au moins un équilibre justement ; et peut-être que cette égalité de vos droits et de vos responsabilités vous l’avez plus facilement trouvé en Allemagne qu’en France ?

KR : Je ne fais pas tellement l’apologie du système allemand, il a ses qualités et ses défauts, et d’ailleurs on ne peut généraliser la situation Berlinoise à toute l’Allemagne, la plupart des gens s’accordent pour dire que Berlin n’est pas vraiment en Allemagne. J’ai trouvé pour ma part mon équilibre dans cette ville, le rythme et le style de vie me conviennent bien. La situation d’étranger est finalement assez confortable, on n’a pas besoin de réagir et de se positionner constamment sur chaque polémique quotidienne, on peut se placer en “outsider”, prendre le temps et évaluer la situation de loin. Ici, les choses peuvent être un peu plus lentes, plus provinciales et surtout moins tendues, moins concentrées sur l’actualité.

: Il y a beaucoup d’artistes français à Berlin.

KR : Oui et il y a beaucoup de raisons, je ne pense pas que les raisons politiques soient les premières.

: À Berlin il y a une liberté et une facilité de création.

KR : Ça c’est sûr. Mais il faut quand même le dire, ce sont surtout des motifs économiques qui créent ce contexte. C’est la facilité à Berlin de trouver des espaces, de se loger et de vivre avec peu, qui fait que l’on peut vivre une vie d’artiste un peu plus longtemps qu’ailleurs. On est un peu moins préoccupé par sa survie. Et c’est ça l’énorme différence.

: Est-ce que pour vous la fonction sociale et politique de la musique est
importante ?

KR : Oui absolument, c’est même fondamental. Mais au delà de la musique en tant que pratique artistique, ce sont les contextes dans lesquels elle est jouée, présentée, dansée, qui sont importants. Les lieux de rassemblement, et notamment les clubs, pour ce qui est de la musique électronique, créent des zones autonomes, temporaires, avec leurs propres règles, qui permettent pour un temps donné de faire abstraction de l’espace public extérieur, qui semble de plus en plus contrôlé, vidéo-surveillé et privatisé.

: Ça se passe beaucoup dans les clubs d’ailleurs.

KR : Le club est un des derniers espaces de liberté réelle, où la privatisation, la vidéo-surveillance et l’auto-surveillance sociale n’a plus tellement de prise. L’exemple du « Berghain » de Berlin, où tout est presque autorisé, à part de prendre des photos, prouve que la vraie liberté est de pouvoir faire ce que l’on veut dans le respect des autres, sans être automatiquement filmé, pris en photo et posté sur Facebook. A l’extérieur la moindre déviance va être filmée, commentée, mise en ligne puis débattue à base de commentaires stériles et rageurs. La boite de verre que l’on est en train de créer ne débouchera pas sur une plus grande liberté.

: Chaque nouvel album est-il une prise de position ?

KR : Non. C’est un état des lieux à un moment donné. Je crois toujours à la musique sur un support physique car elle permet de geler le processus, d’éviter de revenir constamment sur le même matériel et de multiplier les versions, c’est un “statement”, un instantané.

: Je vois clairement une évolution dans votre travail, une construction même.

KR : Oui c’est vrai.

: Ce que j’ai vu à Enghien par exemple j’ai trouvé que c’était très abouti, très carré.

C: A un moment donné avez-vous eu envie de mettre des mots / un texte sur un ou plusieurs tracks ?

KR : Sur « Automne Fold » et sur « OR », il y a des tracks soit chantés soit parlés et j’ai écrit les paroles pour la plupart.

: oui mais sur le dernier album « Solens Arc », je voulais dire ?

KR : C’est vrai que sur cet album, il n’y a pas de mots, la voix y a été réduite à sa plus simple expression, c’est à dire à son son.

: Oui ça on l’entend, et d’ailleurs ça m’a fait penser à ce que vous aviez fait au musée du Quai Branly.

KR : C’est vrai, on peut entendre sur certains morceaux l’influence des chants de gorges inuits, des voix abstraites, réduites à une respiration.

: Mathématiques, philosophie, arts, arts graphiques, est-ce que ces mots définissent votre travail musical / instrumental? Et comment, plus précisément ? Est ce que c’est un tout ?

KR : Mathématiques, oui un peu, mais finalement moins que d’autres artistes sur raster-noton, j’ai l’impression que beaucoup sont beaucoup plus analytiques que moi. Je suis finalement quelqu’un qui travaille la plupart du temps directement sur la texture, un peu comme un sculpteur, ou un artisan, beaucoup moins théorique.

: Plus intuitif ?

KR : Peut-être, mais surtout plus organique.
Pour ce qui est des arts graphiques, de par ma formation, j’ai intégré ça dans le processus sans trop me poser de questions, c’est assez simple : quand j’ai besoin de faire une pochette de disque, je fais du design graphique, quand je veux faire une vidéo, je fais de la vidéo. Il y a beaucoup de choses associées que je fais moi-même, mais qui sont là pour supporter ou pour communiquer mon métier principal qui reste producteur de musique.

: Donc c’est plutôt un tout et vous faites tout, tout seul ?

KR : Oui c’est ça.

: C’est une volonté, c’est nécessaire pour vous ?

KR : Oui, il y a plusieurs raisons à ça, économiques bien sûr, mais aussi parce que j’aime cette attitude, presque punk, “Do-It-Yourself”, autorisée par le développement et la démocratisation de la technologie.

: Oui on est totalement dans un courant comme ça de toute façon.

KR : Une des autres raisons est que je suis un peu un « control freak », j’essaye de me forcer de plus en plus à déléguer certaines choses annexes à la musique, mais je trouve que la plupart du temps, on n’est jamais mieux servi que par soi même.

: Brian Eno a dit : « ma vie d’artiste a été conditionnée par l’évolution des technologies ». Vous qui créez des liens entre musique, vidéo et meta-design, vous vous retrouvez dans ce qu’il a dit ?

KR : Dans ma carrière de musicien, j’ai vu le moment où tout a basculé vers les ordinateurs, entre mes débuts où j’ai commencé à produire de la musique avec un sampler Akai à 32MB de RAM et le moment où n’importe quel ordinateur de supermarché est devenu suffisamment puissant pour faire tourner les logiciels de musique.
Ce qui est intéressant c’est que maintenant, comme beaucoup de monde, je reviens de plus en plus au hardware, il y a des cycles.
Je pense que Brian Eno a connu encore plus de phases d’évolutions différentes ; il a commencé avant même que les ordinateurs puissent faire quoique ce soit d’intéressant ou d’utilisable, il a été témoin de plusieurs révolutions technologiques successives.
Aujourd’hui, nous ne sommes bien sûr pas arrivés au bout du développement technologique, mais je dirai qu’entre le nouveau MacBook Pro qui sort et celui d’il y a deux ans, il n’y a pas de différences majeures, à part une certaine augmentation des performances, mais souvent compensée par une augmentation des ressources nécessaires pour faire tourner les logiciels, en tout cas il n’y a pas de possibilité tout-à-fait nouvelle qui s’ouvre, aucun changement majeur.
Par contre, il est évident qu’il y a une plus grande démocratisation de l’accès aux techniques audio ; n’importe qui peut maintenant installer une version “crackée” d’Ableton sur un PC à trois cents euros, et commencer à faire de la musique directement, c’est une évolution positive majeure, ça ne veut pas dire que la qualité globale s’améliore, mais au moins, la barrière technologique qui existait quand j’ai commencé a disparu.
La vrai révolution se passera finalement quand on arrêtera de se poser la question de comment fonctionne la machine, et qu’on pourra enfin se concentrer  pleinement sur le contenu de ce que l’on fait avec.

: L’album va être prêt pour le 24 février ?

KR : Oui, enfin !
C’était une pochette très complexe à produire, un dégradé du gris au gris, donc probablement ce qu’il y a de plus difficile à imprimer correctement.
Ca va être très beau, très minimal.

Nouvel Album : « Solens Arc », le 24 février 2014 sur le label raster-noton
www.kangdingray.com
www.raster-noton.net

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